Société

Pour les Afro-Américains du « Deep South », la pauvreté en héritage de l’esclavage

De la plantation de coton qui s’érigeait là, en plein comté de Jefferson, il ne reste qu’un bâtiment fragile dissimulé sous une épaisse végétation. Mais l’impact de l’esclavage sur ce territoire du sud des Etats-Unis reste lui bien visible.

Avec 85% de sa population composée d’Afro-Américains, ce comté rural du Mississippi a la plus forte proportion d’habitants noirs de tout le pays. C’est aussi l’un des plus pauvres: le revenu moyen de ses foyers dépasse à peine les 20.000 dollars par an, un tiers de la moyenne nationale.

Après une série de violences policières contre des personnes noires, le débat sur le racisme s’est imposé comme un thème central de la campagne présidentielle aux Etats-Unis. Loin du tumulte des grandes villes, il prend toutefois une forme particulière.

« Le racisme, on sait tous que ça existe, mais on ne le sent pas vraiment puisque nous sommes dans une zone majoritairement noire », constate Bruce Walton, qui préside le conseil des élus du comté de Jefferson. « On ressent peu son impact, sauf sur le plan économique. »

Cette enclave démocrate dans un Etat républicain — seuls 12% des habitants ont voté pour Donald Trump en 2016 — se sent surtout abandonnée. « Nous recevons peu de subventions fédérales ou de l’Etat », relève M. Walton.

Pourtant les besoins sont criants: l’agriculture décline depuis des décennies et aucune industrie n’a pris le relais, à l’exception d’une fabrique de bois. Pour trouver un travail, il faut souvent rouler une heure et demie jusqu’à Jackson, la grande ville de l’Etat, ou aller en Louisiane, de l’autre côté du fleuve Mississippi.

Une grande majorité reste donc sans emploi.

– Ferraille –

Katina Hawkins, 61 ans, survit grâce à des bons alimentaires. « Je n’ai pas de travail, pas d’argent, je n’ai rien », dit-elle, en rangeant des cannettes en fer qu’elle a collectées et espère revendre à 50 centimes le kilo.

Avec ces sommes dérisoires, elle ne peut pas rendre visite à son fils incarcéré à l’autre bout du pays. Empêtrée dans ses problèmes, elle n’a pas pris le temps de s’intéresser au scrutin du 3 novembre. « Mais je vais voter, je suis une citoyenne américaine », insiste-t-elle.

Dans le « Deep South » (« le sud profond »), les Afro-Américains ont longtemps été privés du droit de vote par des lois ségrégationnistes, démantelées dans les années 1960 grâce au combat pour les droits civiques.

Dans sa jeunesse, Roosevelt Cruel a participé à cette lutte. Aujourd’hui âgé de 70 ans, il regrette que les avancées politiques n’aient pas été suivies de progrès économiques.

A deux pas de sa maison s’étend un grand champ de coton, dont les fleurs ont commencé à éclore formant un halo blanc moutonneux. Comme les autres exploitations de cette taille, il appartient à une famille blanche.

« C’est dur pour les Noirs d’avoir des grandes cultures parce qu’ils manquent d’espace, de matériel, d’argent pour acheter les engrais ou les graines », souligne M. Cruel.

– Statue –

« Ca n’a jamais été facile pour les Afro-Américains de posséder leurs propres terres », confirme Jessica Crawford de l’organisation « Archeological Conservancy » qui cherche à exhumer les traces des esclaves détenus sur une ancienne plantation du comté, Prospect Hills.

Après la défaite des Etats du Sud dans la guerre civile en 1865, ils ont bien été affranchis mais, comme ailleurs, leurs anciens propriétaires les ont maintenus dans la pauvreté avec un système de location de terres usurier, rappelle l’archéologue devant le bâtiment en ruines.

Et quand l’agriculture est devenue moins rentable, la population blanche est partie, abandonnant les plus pauvres à leur sort. « Le système esclavagiste n’a donc jamais vraiment disparu, estime-t-elle. Il a évolué, changé, mais il reste très visible aujourd’hui. »

D’ailleurs, une statue rendant hommage aux soldats confédérés s’érige encore face au tribunal de Fayette, le siège du comté. En juin, des jeunes ont organisé une marche pour demander qu’elle soit retirée. « C’était formidable », raconte l’élu Bruce Walton, dont le conseil a depuis acté le déplacement du monument.

– « En arrière » –

L’élu démocrate ne veut pas « vivre dans le passé » et insiste sur l’importance « d’aller de l’avant ». Mais il est bien obligé de constater que les choses « vont plutôt en arrière », surtout depuis l’irruption du Covid-19.

Avec moins de 250 cas et 5 morts pour ses 7.000 habitants, le comté ne s’en est pas trop mal sorti sur le plan sanitaire. Faute de bureaux ou d’entreprises, « on faisait déjà de la distanciation physique », note Kerry Pree, un autre élu.

Mais le chômage s’est aggravé et la fermeture des écoles a privé de nombreux enfants de repas du midi. « On distribuait environ 50 colis d’aide alimentaire tous les quinze jours avant la pandémie, on en est plutôt à 200 », raconte Annie Moore, employée par un centre médical local.

A cause du confinement Jenny Beamer, 27 ans, a perdu l’emploi qu’elle occupait dans le domaine nucléaire à deux heures de Fayette. Elle touche depuis des allocations chômage insuffisantes pour couvrir ses frais de base.

« Et je viens d’apprendre qu’elles allaient encore diminuer de 40 dollars », soupire la jeune femme, qui n’attend pas grand chose de l’élection.

Comme beaucoup d’autres jeunes, elle place son salut ailleurs: « J’aimerais tellement partir d’ici. »

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